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On est un certain nombre à en avoir (un peu) rêvé : du fact-checking en temps réel, pour les émissions d’info à la télévision. Un dispositif qui viendrait enfin modifier en profondeur les émissions de débats politiques et pousserait (on peut fantasmer) les invités à ne plus asséner des chiffres, des comparaisons ou des soi-disant “faits” dans tous les sens, sous le seul prétexte que les journalistes présents sur le plateau ne peuvent pas les contredire précisément.

 

On sentait le mouvement monter avant la présidentielle 2012. Des initiatives apparaissaient et le fact-checking avait le vent en poupe. On sentait qu’on était peut-être à l’orée de quelque chose. I>Télé avait ainsi dégainé son Véritomètre en partenariat avec Owni qui pouvait laisser espérer d’autres initiatives télévisuelles en la matière…

 

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Il ne restait plus qu’à sauter le pas de la télévision et du direct.

A la télévision, car c’est elle qui agrège les audiences les plus importantes.

Et en direct, parce que c’est ce qui allait rendre l’exercice véritablement constructif en plaçant les responsables politiques devant un danger proportionnel au gain qu’ils peuvent espérer à prononcer des contre-vérités. Si certains de nos politiques continuent sciemment (ils savent très bien ce qu’ils savent) d’exagérer un chiffre ou de lancer une comparaison totalement fausse, c’est qu’elle sera entendue par 4 ou 5  millions de personnes. Et démentie seulement 24h ou 48h plus tard dans un journal vendu au mieux à 300 000 exemplaires….

 

Sauf que… Presque deux ans plus tard, toujours rien. Pas d’expérience réussie en la matière. Alors, mission vraiment impossible ? Et pourquoi ? Passage en revue des principaux obstacles qui n’ont, pour le moment, pas été surmontés.

 

 

Le fact-checking, ça demande des moyens…

C’est un premier obstacle et pas des moindres : le fact-checking, ça demande des moyens.

Tout comme un ministre a à sa disposition un cabinet et une équipe de conseillers pour préparer ses fiches, un dispositif de fact-checking nécessite une équipe spécialisée mobilisée non seulement pendant l’émission, mais aussi en amont.
Mobilisée dès que le conducteur de l’émission est connu et que les différents thèmes qui seront abordés sont bouclés, l’équipe va devoir commencer à se documenter, à cibler les sources dans lesquelles elle pourra puiser selon les réponses, essayer de se préparer aux différentes éventualités des réponses des invités. Un gros travail qui demande du temps, ce que l’on oublie parfois. Et ce n’est pas forcément simple à mettre en place en ces temps qui ne sont pas vraiment à la multiplication des moyens et des effectifs dans les rédactions.

 

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Un fact checker qui passe bien à la télé

Mais ce n’est finalement pas le principal obstacle. Après tout, il existe déjà des rédactions et des journalistes aujourd’hui spécialisés dans le fact-checking. Mais se pose la question de savoir qui va personnaliser le dispositif à l’antenne. Car la télévision n’est pas un sport de combat collectif. Si toute une rédaction prépare ce fact-checking, il faudra bien le personnaliser.

A un moment ou un autre, il va bien falloir que quelqu’un aille jusqu’au plateau pour expliquer en quoi le chiffre ou la comparaison énoncé par le Ministre X ou le secrétaire général du parti Y sont faux. Car il n’est pas question de demander cela à ceux qui animent déjà le débat. Non pas qu’ils n’en soient pas capables, mais l’exercice est de haute voltige.

Si nos responsables politiques se contententaient de grossières erreurs, la question ne se poserait pas. Quand un homme politique dit une énormité, c’est jouable.

Mais la majorité des responsables politiques n’y vont pas avec de tels sabots et font certes des erreurs, mais des erreurs plus nuancées, plus longues et compliquées à démonter. Lorsque le 2 septembre dernier, sur le plateau de Mots Croisés, Louis Alliot explique que : « J’ai trouvé une phrase de Danielle Mitterrand, qu’on retrouve sur le site de l’Institut François Mitterrand, vous voyez que j’ai des bonnes références. Il montre clairement que le Parti socialiste a couvert cela. François Mitterrand dit : «Il a eu la main un peu lourde sur les Kurdes, mais est ce qu’à la révolution française, on n’a pas eu la main lourde sur les Vendéens ? »

C’est vérifiable, et c’est d’ailleurs ce qu’a fait Cédric Mathiot, le responsable de la rubrique Désintox chez Libé. Mais impossible d’expliquer cela dans l’oreillette d’un journaliste déjà en plateau, qui doit animer un débat, écouter les réponses de ses invités ainsi que les consignes de la réalisation (” l‘invité A est en retard de 3 minutes de temps de paroles sur l’invité B“)…

Le fact-checking devra donc bien être assuré par un journaliste tiers. Et pas seulement un nouveau “chroniqueur” comme il en existe déjà (l’économiste, l’éditorialiste, le politologue, le spécialiste des sondages…) Si l’on ne veut pas que la contradiction ainsi apportée tombe à l’eau, il faut que celui qui la porte à l’écran ait fait partie de l’équipe de fact-checkers qui a vérifié.
Car que croyez-vous ? Que le ministre X se laissera docilement contredire avant de conclure benoîtement ” oui, je me suis trompé, pardon, merci d’être venu me rectifier devant 4 millions de téléspectateurs “. Non, bien sûr. Il va argumenter, expliquer qu’il a bien entendu raison, utiliser ses fiches, sa connaissance plus ou moins profonde du dossier pour renvoyer le journaliste dans les cordes. Et là, seul quelqu’un qui a travaillé le sujet peut espérer poser un débat constructif.

Résumons-nous : non seulement il faut les moyens d’une équipe spécialisée travaillant en amont et pendant l’émission, mais il faut en plus qu’au moins l’un d’entre eux puisse “porter”, personnifier ce fact-cheking face à l’invité sur le plateau. Non seulement il faudra être un journaliste spécialisé capable de comparer les taux d’ISF en Europe en direct, mais il lui faudra aussi être à l’aise sur un plateau de télévision devant X millions de téléspectateurs, en direct. Et devant, par exemple, un Jean-Luc Mélenchon, qui aura la ferme intention de s’en servir comme putching ball.

Un profil qui ressemble de plus en plus à une perle rare…

 

 

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Le grain de sable dans la mécanique des émissions

Bien sûr, certains ont immédiatement pensé contourner le problème en utilisant, par exemple, le second écran.

De plus en plus de télespectateurs regardant leur télévision avec un smartphone, un ordinateur ou une tablette dans les mains, utiliserons ce second écran pour afficher le fact-checking. C’est sans doute aujourd’hui l’hypothèse la plus prometteuse et qui semble résoudre pas mal des problèmes que l’on rencontre. Plus besoin de trouver la perle rare d’un fact-checker web capable de bien passer à l’antenne. Plus besoin de boulverser le déroulé de l’émission.
Mais elle n’est pas forcément satisfaisante pour autant. Car si le fact-checking ne se fait qu’en second écran, les invités risquent fort de ne pas le voir, et donc de ne pas pouvoir y répondre. Le dispositif devient alors relativement déloyal et donc éditorialement bancal.

 

On le voit, le défi est de taille. Et pour le moment, personne n’a encore vraiment trouvé la recette satisfaisante. Mais certains y travaillent…