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Comment un docteur en philosophie, républicain, député du Tarn de centre gauche découvre la lutte des classes au travers de la grève des mineurs de Carmaux en 1892 et devint la figure la plus glorieuse de l’histoire et de la mémoire des socialistes français

 

« Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? » demandait le poète. Dans cette formule, c’est le « ils » au pluriel qui est important. Comment Jean Jaurès, homme du consensus et de la synthèse avait-il attisé tant de haines pour qu’elles lui coûtent la vie à la veille de la grande conflagration européenne ? L’homme n’était par naissance certainement pas déterminé à tomber sous les balles d’un exalté belliciste, ni à devenir un des ténors d’une gauche avec laquelle il évolua, tout d’abord républicain, puis résolument socialiste.

 

L’intellectuel

Issu d’une famille paysanne possédant « un peu de bien », autant dire d’une toute petite bourgeoisie locale, il naît à Castres en 1859. La modestie de ses origines ne l’empêche pas de faire de brillantes études qui le mènent jusqu’à l’École Normale Supérieure et à l’agrégation de philosophie. Séduit pas les grands républicains que sontGambetta et Ferry, il entre en politique tout en faisant carrière à la faculté de Toulouse. Il est élu député du Tarn en 1885. Cette première intrusion à la Chambre ne dure que quatre ans. Il est battu en 1889 lors de la mise en place du scrutin d’arrondissement. Il reprend alors ses activités universitaires et obtient son doctorat en philosophie. Les activités politiques n’en sont pas abandonnées pour autant et Toulouse peut s’enorgueillir aujourd’hui d’avoir eu un adjoint au maire du nom de Jean Jaurès. Il collabore également à « La Dépêche » d’obédience radicale.

 

L’exemplaire combat des mineurs de Carmaux

La grève des mineurs de Carmaux va l’amener en 1893 à devenir le député local et surtout à s’impliquer dans le mouvement socialiste. Deux ans plus tard, il soutient et conseille les verriers de Carmaux en grève contre un patron intransigeant. Il fait de ce combat un exemple repris dans la presse et discuté à l’assemblée. Jaurès élabore la solution qui permettra de mettre fin au conflit « dans l’honneur » avec la création de la « Verrerie Ouvrière » qui est implantée à Albi. L’homme fait une fois de plus la preuve de son désintéressement personnel, y compris au niveau électoral.

 

Le combat pour Dreyfus

L’affaire Dreyfus va lui en donner encore l’occasion. Si celle-ci débute avec la condamnation du capitaine en 1894, elle ne prend une tournure nationale qu’en 1898 avec la publication par Clemenceau, alors directeur du Figaro du fameux « J’accuse » de Zola. Jaurès amène sa pierre à l’édifice en publiant une série d’articles qui regroupés sous le titre « La preuve » démontent l’accusation et surtout dénoncent les mensonges dont s’est rendu coupable l’État Major, « la forgerie des faux ».

 

Tout progrès vient de la pensée et il faut donner d’abord aux travailleurs le temps et la force de penser
Jean Jaurès (Octobre 1889)

 

De l’Internationale Ouvrière à la fondation de l’Humanité

En 1896, il avait participé pour la première fois à un congrès de l’Internationale Ouvrière, deuxième du nom. Il y a rencontré des délégués de tous les pays et s’ouvre alors à l’internationalisme. En 1900, le congrès a lieu à Paris et Jaurès en dirige une bonne part des travaux, principalement sur la question de la réforme de la République ou de sa disparition. Dans le même temps, les mouvements socialistes français se déchirent alors que dans d’autres pays et en particulier en Allemagne, ils s’unissent, faisant ainsi de leur mouvement une véritable force de changement. En 1904, le congrès de l’Internationale a lieu à Amsterdam. Il s’achève sur un véritable appel aux socialistes français à faire l’unité dans leur propre pays.

 

Je n’ai jamais séparé la République des idées de justice sociale sans lesquelles elle n’est qu’un mot
Jean Jaurès (Octobre 1887)

 

Jean Jaurès vient de fonder L’Humanité. Le 18 avril 1904 paraissait le premier exemplaire d’un quotidien dont l’éditorial qu’il écrit expose que « le titre même de ce journal en son ampleur marque exactement ce que notre parti se propose. C’est en effet à la réalisation de l’humanité que travaillent tous les socialistes. » Il va maintenant se consacrer à l’unité du mouvement socialiste et à la création d’un parti rassemblant toutes les tendances. C’est ainsi que naît la SFIO en 1905. C’est le fameux congrès de la salle du Globe. Jaurès qui apparaît comme vaincu depuis Amsterdam par la tendance très radicale, au sens moderne du terme, de Jules Guesde a su en quelque sorte « mettre son mouchoir sur ses convictions » pour que l’unité puisse se réaliser.

Celle-ci, malgré toutes les fractures qui la travaillent, permet un développement important de la gauche socialiste. En 1906, celle-ci ne dispose que de 52 députés. En 1910, ils sont 76 et 103 en 1914. Dans le même temps, le jeune parti est mis à l’épreuve des conflits coloniaux et de la montée des nationalismes qui en sont parfois la conséquence et plus souvent la cause. La SFIO, et Jaurès en est au premier rang, prône l’internationalisme et le pacifisme. Il est souvent en conflit avec certains membres de son propre parti et les tensions ne font que s’accentuer avec la perspective de plus en plus réaliste d’une guerre sur le sol européen. Jean Jaurès appelle dès 1906 à utiliser tous les moyens dont disposent les parlementaires, les syndicats et les partis pour s’opposer à la guerre. S’il le faut, il faut recourir à la grève générale.

 

Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire, c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques
Jean Jaurès (Juillet 1903)

 

L’appel à la grève générale en cas de conflit

Cette ligne de conduite, qui pour lui permet de protéger les avancées sociales au sein de la Nation, notion qu’il ne remet pas en cause, lui vaut une campagne de presse dénonçant ce que les milieux nationalistes perçoivent comme une trahison. En juillet 1914, la SFIO se réunit en congrès extraordinaire pour déterminer sa position face à la guerre. Jaurès et Vaillant imposent leur motion appelant à la grève générale dans tous les pays concernés en cas de conflit. Le lendemain du congrès, de grandes manifestations pacifistes ont lieu dans trente départements et à Paris, des dizaines de milliers de personnes défilent pour la paix sur les grands boulevards. Nous sommes alors le 27 juillet 1914.

 

Assassiné par Raoul Villain : la guerre peut éclater

Le 31 juillet, Jean Jaurès dîne au café du Croissant à Paris avec quelques amis et collaborateurs. Alors que le dîner s’achève, une main passe entre les rideaux. Elle tient un revolver et fait feu deux fois de suite. Jean Jaurès s’écroule et meurt quelques minutes plus tard. Raoul Villain, son assassin qui a pris la fuite est vite rattrapé par le metteur en pages de l’Humanité qui l’assomme d’un coup de canne. Villain sera libéré à la fin de la guerre et quelques millions de morts plus tard. Il a levé par son geste le dernier obstacle à un conflit annoncé. Celui qui proclamait sans cesse : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie. Beaucoup d’internationalisme en rapproche ».

Jean-luc Garnier