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Artaud, Antonin (1896-1948), poète, essayiste, auteur dramatique, acteur et metteur en scène français dont les théories et l’œuvre ont suscité le développement de tout un courant de théâtre expérimental.

Né à Marseille, Antonin Artaud connaît une enfance banale dans un milieu « petit-bourgeois », mais la fin de son adolescence est marquée par une grave crise dépressive. Il est mobilisé durant l’été 1916, réformé quelques mois plus tard, et passe le reste du conflit en maison de santé, où on lui prescrit pour la première fois de l’opium. En 1920, il s’installe à Paris, débute comme acteur au Théâtre de l’Œuvre chez Lugné-Poe, puis entre dans la compagnie de Dullin, l’Atelier, avant de rejoindre celle de Pitoëff.

« Les lambeaux regagnés sur le néant complet »

En 1923, il publie son premier recueil de poésies, Tric Trac du ciel, puis soumet quelques poèmes au directeur de la Nouvelle Revue française, Jacques Rivière, qui les refuse. Mais Artaud estime que, même imparfaits, ses poèmes ont droit à l’existence. Il s’en explique dans le courrier échangé entre 1923 et 1924 (Correspondance avec Jacques Rivière, 1927), et finalement ce dernier publie ces « lambeaux qu’[Artaud a] pu regagner sur le néant complet ».

En 1924, Artaud adhère au surréalisme mais rompt deux années plus tard avec le mouvement. De cette période datent des textes virulents comme la « Lettre aux recteurs des universités européennes ». Entre-temps, il publie deux nouveaux recueils, le Pèse-nerfs (1925) et l’Ombilic des limbes (1925) et écrit des textes en prose rassemblés, en 1929, dans l’Art et la Mort.

L’homme de cinéma

Dès 1924, il travaille à des scénarios de films, dont la Coquille et le Clergyman, porté à l’écran par Germaine Dulac en 1928. Il tourne dans plus d’une vingtaine de film notamment avec Abel Gance (Napoléon, 1927, où il joue le personnage de Marat ; Lucrèce Borgia, 1935), avec Carl Dreyer (la Passion de Jeanne d’Arc, 1927), avec Marcel L’Herbier (l’Argent, 1929) et avec G. W. Pabst (l’Opéra de quat’sous, 1931).

De cette double expérience du théâtre et du cinéma menée depuis ses débuts, il ne garde qu’amertume et méfiance, se découvrant une véritable haine pour toute la tradition occidentale du théâtre depuis le XVIIe siècle et pour l’industrie racoleuse du spectacle qu’il voit émerger à partir de l’avènement du cinéma parlant. En réponse, Artaud fonde avec Roger Vitrac et Robert Aron, le théâtre Alfred-Jarry, où il met en scène, à partir de 1927, les Mystères de l’amour et Victor de Vitrac, Gigogne d’Aron, le Songe de Strindberg et une de ses pièces, Ventre brûlé ou la Mère folle.De cette double expérience du théâtre et du cinéma menée depuis ses débuts, il ne garde qu’amertume et méfiance, se découvrant une véritable haine pour toute la tradition occidentale du théâtre depuis le XVIIe siècle et pour l’industrie racoleuse du spectacle qu’il voit émerger à partir de l’avènement du cinéma parlant. En réponse, Artaud fonde avec Roger Vitrac et Robert Aron, le théâtre Alfred-Jarry, où il met en scène, à partir de 1927, les Mystères de l’amour et Victor de Vitrac, Gigogne d’Aron, le Songe de Strindberg et une de ses pièces, Ventre brûlé ou la Mère folle.
Artaud trouve dans le théâtre balinais, qu’il découvre lors de l’Exposition coloniale de 1931, une forme rigoureuse de langage corporel, ainsi qu’une dimension magique et métaphysique qui correspondent à sa recherche. S’ouvre ensuite la période du « théâtre de la cruauté », ponctuée par une série de manifestes, lectures et conférences, et la parution du Théâtre et son double (1938), qui marque un tournant radical dans l’évolution des conceptions théâtrales au XXe siècle.

Un « théâtre total »

Les Cenci (1935), drame élisabéthain sur le thème de l’inceste (d’après Shelley et Stendhal), écrit, mis en scène et joué par Artaud lui-même aux Folies-Wagram, avec Roger Blin, dans des décors de Balthus, se veut l’illustration de sa conception d’un« théâtre total ». Artaud accorde peu d’importance au texte (« les mots arrêtent et paralysent la pensée ») et oppose un refus formel à un théâtre où la parole est tout. Pour lui, toute création vient de la scène. Il privilégie, comme moyen d’expression, une combinaison de mouvements, de gestes et de cris, préconise le recours systématique à la musique, la danse, la pantomime, l’éclairage, éliminant les décors conventionnels. Il cherche à désorienter le spectateur, entend le forcer à se confronter à son moi intérieur primordial, dépouillé de toute norme civilisatrice. Le théâtre est le lieu où l’acteur et le spectateur sont censés jouer leur existence (« Nous jouons notre vie dans le spectacle qui se déroule sur la scène »).

Peu auparavant, en 1934, il publie un essai sur Héliogabale (Héliogabale ou l’anarchiste couronné). En 1935, il décide de quitter l’Europe. Il passe près d’une année au Mexique, escalade à cheval la Sierra Tarahumara en compagnie d’un seul guide, et participe chez les Indiens à des cérémonies rituelles autour du peyotl, expériences qu’il relate dans D’un voyage au pays des Tarahumaras (1945). Sa toxicomanie atteint alors un degré extrême.

De retour à Paris, où il vit dans un dénuement total, il suit des cures de désintoxication. Attiré par les vestiges laissés par les anciens druides, il entreprend en 1937 un nouveau voyage en Irlande (Cobh, Galway, les îles d’Aran), qui s’achève à Dublin, où il est arrêté pour vagabondage ; il est rapatrié contre son gré, interné à l’asile psychiatrique du Havre, puis transféré à Sainte-Anne (1938), à Ville-Évrard, et enfin à Rodez (1943-1945), où il subit un traitement par électrochocs. Il évoque cette période dans les Lettres écrites de Rodez (1943-1946).

Laminé, vieilli avant l’âge, Artaud continue néanmoins à écrire pendant les deux dernières années de sa vie. En 1947, il publie Artaud le Mômo, Ci-Gît précédé de la Culture indienne, Van Gogh le suicidé de la société et dicte Suppôt et Supplications. Son émission radiophonique intitulée Pour en finir avec le jugement de Dieu (enregistrée en novembre 1947), dont il est à la fois auteur, metteur en scène et acteur, et qu’il estime être le « premier spectacle vrai du théâtre de la cruauté », est interdite de diffusion. Il prononce le 13 janvier 1948 au Vieux-Colombier une dernière conférence restée célèbre, où il critique violemment la société, les psychiatres et les religions, tentant de rassembler les lambeaux d’une pensée éclatée. Il meurt d’un cancer le 4 mars 1948.